Du Japon a Saint-Etienne
Design venu d'ailleurs

Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail

Du Japon à Saint-Etienne, le design s’évade dans des expositions qui lui sont consacrées.  Si le design japonais est célébré en ce début d’année dans de multiples expositions, pour fêter les 150 ans de la signature d’un traité scellant l’amitié avec la France, Saint-Etienne, de son côté, a vu sa biennale résonner aux sons du futur.

Annabel BENHAIEM

Confortique Magazine
n° 206 janvier 2009

 

Autour de deux événements phares, les designers se sont exprimés lors de la biennale de Saint-Etienne sur des objets utiles autant qu’insolites, ancrés dans une logique largement environnementale. Demain c’est aujourd’hui a rassemblé "en un même lieu des produits concepts élaborés par des entreprises de secteurs et de pays différents dans un souci de prospective", selon la commissaire, Claire Fayolle. "Les produits concepts sont des outils stratégiques qui aident les entreprises à inventer leur offre future", continue-t-elle. "Ils n’ont pas vocation à être présentés à un large public. Ils sont destinés à nourrir la réflexion au sein des entreprises. Ils servent aussi, parfois, à tester des idées dans le cadre de salons spécialisés". La confrontation de produits d’univers aussi différents (électroménager, électronique, automobile, etc.) a révélé les thèmes porteurs de l’époque et a permis d’entrevoir les modes de vie des prochaines années. Parmi ces thèmes, trois ont particulièrement dominé :

  • Le développement durable et ses implications en termes de consommation de biens, d’énergie, de services.
  • Les nouveaux usages et les pratiques à venir des objets de communication numérique. 
  • Les nanotechnologies, porteuses pour beaucoup d’experts de la prochaine révolution industrielle.

 

Produits du futur

Certains produits ont été présentés pour la première fois en France, voire en Europe. Parmi plus de cent prototypes et maquettes, la plupart dévoilés pour la première fois au grand public en France (et en Europe), nous avons pu retenir :

  •  La Sphère de 3,20 m de diamètre mise au point par Dassault Systèmes qui permet de se projeter dans le futur.
  •  Le téléphone de l’avenir, Morph, imaginé par Nokia et les singulières interfaces des téléphones portables du japonais kddi.
  • Des concepts de produits alimentaires créés par de jeunes designers.
  • Des bijoux ultra-sensibles qui se modifient en fonction de notre moral et des tatouages électroniques qui se dessinent lors du contact entre deux corps amoureux conçus par Philips.
  • Des concept-cars.
  • Des recherches qui interrogent l’impact de la biotechnologie et des nanotechnologies sur notre corps.
  • Un lieu dévolu à l’expérimentation qui traite du design sonore interactif. L’Ircam (Institut de recherche et de coordination acoustique/musique) présente des dispositifs permettant d’appréhender l’apport du son dans notre relation aux objets.

Aux côtés des produits, une exposition de design graphique. Trois studios de cultures très différentes ont été invités à concevoir l’identité de la biennale en 2036.

Pourquoi 2036 ? Parce qu’il s’agit d’une année calendaire jumelle de 2008, une configuration qui revient de manière cyclique, tous les 28 ans, selon Jérôme Delormas, commissaire de l’exposition. "C’est une bonne manière, à la fois arbitraire et implacable, nécessaire, d’aborder la question de l’utopie et du développement durable. La référence au cinéma et à la littérature d’anticipation est bien sûr également une manière de revisiter l’histoire des utopies et des dystopies. Une manière de référencer notre propre vision de l’avenir. C’est également l’affirmation d’un parti pris : le design graphique est une pratique d’auteur à part entière. Il est aussi un espace critique de ses propres pratiques, surtout dans ses hybridations et dans son expansion vers d’autres champs".

 

Le Japon

Les relations modernes entre la France et le Japon ont commencé avec la signature d’un Traité de paix, d’amitié et de commerce, le 9 octobre 1858 (soit le 3 septembre dans l’ancien calendrier lunaire du Japon). Selon les propos de l’ambassadeur du Japon en France, Monsieur Iimura, lors d’un colloque organisé sur la signature de ce traité, "C’est à partir de la conclusion de ce traité que la France et le Japon ont commencé à nouer des liens étroits". Grâce entre autres à ce traité, le Japon a pu mener à bien sa propre modernisation, tout en préservant son indépendance. Afin d’entamer cette modernisation qui prit son essor lors de la Restauration de Meiji (proclamée en 1868), le Japon avait besoin des connaissances et des technologies les plus avancées. La France, considérée à cette époque comme l’un des modèles du développement industriel et moderne, fut pourvoyeuse de savoir et exerça son influence sur l’archipel.

Vers la fin des années 1950, la promotion du design a été érigée au Japon au rang de politique nationale afin de stimuler les exportations. Reconnu par la suite comme facteur de compétitivité industrielle, le design fit l’objet de diverses initiatives comme la création de plusieurs concours prestigieux, comme le Good Design ou le Design Year. Trois expositions, dont deux sont particulièrement réussies et l’autre prometteuse, mettent en avant la créativité japonaise au travers de concepts philosophiques prégnants.

 

Mingei, Wa et Kansei

Le mot "Mingei" est une abréviation de minshuteki kogeï, qui signifie "l’artisanat ou l’art populaire fait par le peuple et pour le peuple". Dans cette exposition au Musée du Quai Branly, à partir d’un cas précis (celui du penseur Yanagi Soetsu, promoteur du mouvement "Mingei", et son fils Yanagi Sori, premier designer d’après-guerre), il s’agit de réfléchir au rapport que le XXe siècle a établi entre la redécouverte de certains arts traditionnels et l’évolution de l’art moderne international à travers le design.

Cette dynamique sort la perception des arts populaires traditionnels d’un point de vue strictement ethnographique ou anthropologique, pour l’inscrire dans une situation historique précise : celle du Japon de la première moitié du XXe siècle (jusqu’à la fin des années cinquante). Il s’agit aussi d’une perspective esthétique, morale et formelle, qui trouve aujourd’hui ses échos dans les "formes originelles" de certains designers contemporains.

"Le Wa, valeur éminemment respectable, repose sur un principe qui est d’éviter toute discorde" peut-on lire dans la Constitution de 604 après Jésus-Christ du régime impérial. Le Wa est devenu plus de 1 400 ans plus tard l’état d’harmonie en toutes choses, ou l’accord idéal qui doit régner entre les humains et les choses. L’exposition intitulée " Wa, harmonie au quotidien, design japonais d’aujourd’hui " qui se situe à la Maison de la culture du Japon a tenu à mettre en exergue plusieurs points concernant la fécondité du design japonais. Tout d’abord, la fusion de l’artisanat traditionnel et des technologies de pointe, ensuite, les associations entre le travail manuel et la production industrielle, les liens entre l’activité du design dans la capitale et la fabrication d’objets en province, l’interaction entre les éléments japonais et occidentaux, les nouvelles utilisations de matériaux anciens et enfin, la conciliation du désir de préserver l’environnement et de l’impact des avancées technologiques. Toutes ces problématiques sont des sources d’inspiration inépuisables pour les designers japonais. Et les produits exposés en témoignent.

Le Kansei est l’expression d’une sensibilité propre aux Japonais, née de l’histoire, de la culture et du terroir de leur pays. Il se manifeste par une attention particulière accordée à la finesse et la simplicité, au rapport à la nature, aux choix des matériaux, au sens aigu des couleurs et du détail. L’exposition aux Arts Décoratifs, selon les mots du président de l’organisation japonaise du commerce extérieur, vise à lever le voile sur la philosophie du Monozukuri (art de la fabrication), qui anime design et produits japonais, afin de diffuser dans le monde, la valeur kansei, contenue dans la création japonaise. •

 
Copyright © 2012 confortique-news.com