Rencontres Gifam
De l’impertinence pour évoluer

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Les dernières Rencontres du Gifam nous ont fait voyager dans le temps et dans l’espace autour d’un sujet intemporel « Et si le développement n’était pas durable ? ». Une invitation à la réflexion en présence d’Edgar Morin, philosophe et Pascal Picq, paléoanthropologue au Collège de France.

 Christine Dupuis

Confortique Magazine
n° 232 octobre 2011

Lors des dernières Rencontres du Gifam, Edgar Morin et Pascal Picq, invités à se projeter dans le futur, se sont penchés sur le sens même de « développement durable ». Indéniablement, ils ont dressé un constat sévère des maux contemporains, mais ont toutefois tenté de donner quelques pistes pour l’avenir. Selon Edgar Morin, ancien résistant, sociologue et philosophe « le devenir de la planète est extrêmement inquiétant. Non seulement, il y a la dégradation de la biosphère, la propagation de l’arme nucléaire, mais il y a aussi une double crise : crise des civilisations traditionnelles sous le coup du développement de la mondialisation, qui n’est rien d’autre que l’occidentalisation, et crise de notre civilisation occidentale. La crise intellectuelle est peut-être la pire parce que nous continuons à penser que la croissance va résoudre tous les maux alors que la croissance infinie et accélérée nous projette dans un monde fini qui la rendrait impossible ». Le philosophe aime à conjuguer optimisme et pessimisme « Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve. Des prises de conscience peuvent être provoquées. Ainsi, l’économie verte, les énergies renouvelables, les métiers de solidarité, les services vont indéniablement croître. A l’inverse, vont décroître le gaspillage énergétique et polluant, la course effrénée à la consommation ».

Le développement durable, fondé sur l’équilibre entre croissance économique et écosystème, pourrait-il constituer cette occasion unique de redonner un sens au progrès ? D’après Pascal Picq, le concept de développement durable peut se définir comme « un développement répondant aux besoins des générations présentes, sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs. En France, comme en Europe, nous devons comprendre la multipolarité d’un monde dont les valeurs, qui ont assuré notre domination dans le passé, ne suffisent plus face aux enjeux actuels ou d’avenir ? » Pascal Picq étudie les origines et l’évolution de l’homme et des grands singes, pas seulement. Depuis une décennie, le paléoanthropologue, membre du Collège de France, décrypte le management de l’innovation dans l’entreprise. « Le temps est venu de considérer que les différences socioculturelles sont des sources d’innovations, et d’en faire des avantages plutôt que d’y voir des handicaps. Pour la première fois, avec la notion de développement durable, une génération se préoccupe de l’avenir, des générations suivantes. Elle ne considère plus que son bien-être va continuer et que, forcément, la génération suivante pourra subvenir à ses besoins grâce à cela ». Comment préserver les ressources non renouvelables et mettre en place de nouvelles ressources, en préservant au mieux les chances des générations futures. Mais pour cela, il faut une réelle prise de conscience, au quotidien.

Et Pascal Picq de souligner que « l’évolution est le plus formidable laboratoire de l’innovation et de ses transformations. Cette théorie est née dans le creuset historique et culturel de la Révolution industrielle et au sein de la même famille, les Darwin. Encore mal comprise, elle explique comment émergent les variations, condition nécessaire à la fois de l’innovation et de la sélection, et donc l’évolution. L’évolution se fait dans la confrontation entre la variabilité d’une population et l’environnement, il apparaît pertinent d’exposer comment les acteurs d’une entreprise peuvent faire émerger ou non la variation et, en second lieu, comment celle-ci peut devenir une innovation, et donc un avantage dans la compétition ».

L’évolution repose sur une dialectique matérialiste entre les populations et leur environnement. Pour des espèces et des sociétés complexes comme les nôtres, elle repose sur des individus aussi sources d’innovations et d’adaptations. Mais cela ne peut se faire que si l’organisation sociale le permet. Une entreprise innovante doit favoriser une organisation, c’est-à-dire un tissu de relations entre ses acteurs qui incite à exprimer la variation, source de l’innovation, et bien évidemment à la capter et à la développer pour qu’elle soit un facteur d’évolution. Et Pascal Picq d’ajouter : « dans un monde dominé par « le politiquement correct », le simple fait de revenir au bon sens devient en effet de l’impertinence. En tant qu’anthropologue, je suis consterné par l’incapacité de notre société à évoquer des questions auxquelles les entreprises sont confrontées, et qu’elles doivent résoudre d’une manière ou d’une autre ».

A priori sans aucun lien, l’entreprise et la paléoanthropologie partagent pourtant un terrain de réflexion commun. Le parallélisme entre les théories de l’évolution et la pensée économie présente des analogies pertinentes, et parfois surprenantes, permettant de mieux comprendre les systèmes économiques et leur fonctionnement.

Innover pour survivre

Jean-Jacques Blanc, Premier Vice-président du Gifam, interpellé par l’analyse transdisciplinaire des deux philosophes sur les différentes crises faisant partie du processus d’évolution, de sélection naturelle : « Toutes les problématiques d’écologie et de maîtrise de l’environnement sont finalement une exigence nouvelle qui va nous permettre de maîtriser nos évolutions, d’envisager de nouvelles activités économiques. Mais cette mutation passera-t-elle par l’élimination de certains acteurs ? Devons-nous envisager un monde de compétition ou un monde de coopération qui favorise les diversités, la qualité ? Par ailleurs, vous avez évoqué le danger de l’hyperconsommation, de l’intoxication consumériste qui prétend améliorer le bien-être. Les préoccupations dans le domaine de la consommation, évoquées par Pascal Picq, sont assez proches de celles de notre secteur. Les acteurs économiques du Gifam essaient d’imposer des normes de qualité, d’éduquer les consommateurs dans le choix des produits et développer ainsi leur esprit critique. Au travers d’incessants développements technologiques dans l’électroménager, nous proposons plus d’usage aux consommateurs tout en préservant la maîtrise de cet usage. Nous nous efforçons de mettre en place un modèle de coopération déterminé qui a pour objectif de favoriser l’émergence d’une consommation raisonnée et responsable. Une consommation raisonnée signifie sortir d’un antagonisme un peu convenu qui n’apporte aucune valeur entre les intérêts des consommateurs et des acteurs. Notre avenir passe par des consommateurs éclairés et nous nous engageons à apporter aux consommateurs une connaissance globale des produits de notre secteur électrodomestique. Vous nous avez démontré qu’il était important de promouvoir le savoir basé sur une connaissance complète, et que l’appauvrissement de la perception du global pouvait conduire à un effritement de la solidarité, de la responsabilité. Le modèle de développement linéaire est dépassé. Pour atteindre nos objectifs dans l’avenir, nos recettes d’hier, basées sur l’hégémonie de la croissance quantitative exponentielle, sont dépassées. Aussi, devons-nous revoir nos modèles économiques ».

Jean-Jacques Blanc a conclu avec une phrase du livre de Pascal Picq : « Quand on considère l’incroyable aventure du passé, comment penser que l’aventure du futur serait moins incroyable », un message porteur d’espoir dans lequel toute la profession cherche à se raccrocher.

 
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