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"A l’origine" des centres commerciaux


Numéro de janvier 2010

Philippe Miller est un escroc qui vit sur les routes. Un jour, il découvre par hasard un chantier de centre commercial abandonné. Une aubaine car il s’agit d’un centre commercial de centre-ville, une forme devenue assez rare. En effet, les "retail parks" sont aujourd’hui plus prisés par les investisseurs alors que la demande actuelle porte plus sur la revalorisation des centres-villes. La construction du centre avait été arrêtée quelques années auparavant par des écologistes qui voulaient sauver une colonie de scarabées d’une espèce en voie de disparition. L’arrêt des travaux avait été une catastrophe économique pour la région. Philippe se fait faire de faux papiers à en-tête d’une grande entreprise de construction. Il ouvre des bureaux, embauche du personnel et recrute des entreprises à qui il demande évidemment des dessous-de-table en liquide. Il s’apprête à filer à l’anglaise avec l’argent ainsi récolté lorsque le maire, une séduisante femme, dénommée Stéphane, demande à le voir. Philippe, sous le charme, ne l’écoute que d’une oreille distraite.

- C’est bien ce que fait votre société. Je vous en félicite. Toute la ville vous suit sur ce projet. Vous savez, les scarabées n’étaient pas la seule cause d’arrêt du chantier. En fait, et cela je ne l’ai appris qu’après, les investisseurs qui finançaient ont été très contents des revendications des écologistes qui leur ont fourni le prétexte d’arrêt de ce centre. Ils avaient en même temps une proposition d’investir dans un "retail park" qui leur rapportait plus d’argent. C’est absurde et immoral, vous ne trouvez pas ?

Philippe sort de sa rêverie et redescend sur terre.

- Tout à fait. La mondialisation et l’argent gagné par de gros fonds d’investissement sont la cause principale de cette mode des "retail parks". Mais économiquement, ces centres ne correspondent à aucun besoin. Statistiquement, 70 % des centres commerciaux construits en France ne reposent pas sur une réalité économique et ne correspondent à aucune demande. Notre société, avant de s’intéresser à votre commune, a effectué une étude de marché. Savez-vous que sur les presque 8 millions de m2 de projets de centres commerciaux recensés par Procos en 2009, seul 1 million concerne les centres-villes.

- C’est d’autant plus étonnant que la demande est là et que la loi Charrié (qui sera sûrement votée malgré son récent décès) prône la revalorisation des centres-villes. Les Français vieillissent et, économie d’énergie oblige, ils n’ont plus envie de prendre leur voiture et faire des kilomètres pour faire leurs courses. D’ailleurs, la fréquentation des centres en périphérie est en baisse de 4 %.

- C’est ce que démontre notre étude. La France, en matière d’immobilier commercial, marche sur la tête. Pas moins de 730 projets ont été recensés en 2009, malgré la crise. C’est 7 fois plus que l’Allemagne (110 projets) et 4 fois plus que l’Italie (187 projets). Le deuxième pays qui vient après nous est la Pologne avec 218 projets !

- Pourtant, la Pologne est en pleine crise.

- Le nombre de projets n’a aucun rapport avec la crise puisqu’il est souvent lié à des investisseurs en mal de fonds de placement. Ainsi, la grave dépression que connaît l’Espagne n’a nullement ralenti le nombre de projets (182 en 2009 contre 181 en 2008). De plus, ils sont plus grands que les Français et ceux des autres pays puisque l’Espagne se place en numéro deux européen (derrière la France, championne toutes catégories) en nombre de m2 avec 6 millions.

- Tous ces projets voient-ils le jour ?

- Non, heureusement. Mais lorsque nous affinons, nous constatons qu’en moyenne, seuls 30 % des projets voient le jour dans les 12 mois. A ce niveau, l’Espagne retrouve une certaine sagesse puisque le taux de transformation dans les
12 mois n’est que de 24 %. En revanche, la France, avec un taux de 32 %, se situe dans la fourchette haute de l’Europe. Que cela soit en nombre de m2 (environ
2 millions contre 1,4 million de m2 pour la Pologne, numéro deux) ou en nombre de centres (240 contre 65 pour la Pologne, toujours en deuxième place), la France maintient un écart colossal avec ses voisins européens. A titre indicatif, l’Allemagne n’arrive qu’en 5e position avec 37 ouvertures et 733 000 m2.

- Mais qu’est-ce qui explique cet engouement des promoteurs pour notre pays ?

- Sans doute parce que les autorisations administratives, laxisme ou corruption des élus obligent, sont plus faciles à obtenir.

- Mais s’ils ne correspondent à aucune réalité économique, ces centres finissent-ils par fermer ?

- Quasiment jamais. Pire, même s’ils ne fonctionnent pas bien, les loyers n’y baissent pas. En effet, les chargent restent fixes, et les investisseurs ne veulent pas voir fléchir leur rendement. Les locataires changent, la fréquentation s’étiole, mais les investisseurs restent inébranlables sur leur position. Toutefois, un signe encourageant, pour la première fois, depuis 1996, le nombre de projets en France est en baisse pas tant en nombre (8 de moins) qu’en m2 (un million).

- Vous savez, pour notre ville, votre projet est vital. La survie de nombre de PME, c’est-à-dire d’entrepreneurs et leur famille dépend de vous. Je compte sur vous.

Stéphane avait prononcé cette dernière phrase comme une déclaration d’amour. Une idylle venait de naître.

Amoureux, mais également touché par la détresse de tous ces gens qui attendaient tellement de lui, Philippe ne s’enfuira pas avec l’argent. Piqué au jeu de faire vivre son projet, il remettra toutes les sommes touchées dans la construction du centre, même si, dérisoirement, il ne gagne que quelques jours. Certes, il finira en prison, mais il sera allé jusqu’au bout de lui-même. Quelque temps après, un grand promoteur s’intéressera au centre et en finira la construction pour le plus grand bonheur des habitants. Mais cette belle histoire ne constitue-t-elle pas l’arbre qui cache la forêt ? Que se passerait-il si une crise de l’immobilier commercial éclatait en France ? Quel en serait l’impact sur le développement des enseignes ? A suivre… •

 
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